Fashion

Claudia Cardinale et De Niro dans mon placard

On y est! C’est la rentrée. Avec ses odeurs de cahiers neufs et ses envies de nouveau vestiaire. Pour se projeter dans de nouvelles envies, Valérie Fromont file au cinéma. C’est là, dans les rues de Little Italy, dans un palazzo sicilien ou sur un pont de Paris avec Jeanne Moreau que s’inventent les destins et les allures. Une marinière, une veste de tailleur, et nous voilà déjà partis à la conquête de nouveaux territoires intimes. Se trouver un style, c’est se rêver une identité. Silence, on tourne.
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C’était le plein été. Il y avait autour de nous des «gelati» et des «palazzos», des tubes de crème solaire pleins de sable, des odeurs de figuiers. Et pourtant, le cœur de l’attention était ailleurs; il était entièrement mobilisé par un sac à dos bleu, rouge et jaune, iridescent, merveilleusement criard, avec Spiderman en plein vol plané. Une horreur absolue, telle que seuls les fabricants de jouets italiens les plus baroques savent en concevoir, et que seuls les enfants savent, absolument, les aimer. Antoine, 4 ans, avait trouvé au hasard du dédale d’une rue italienne son sac d’école, pour sa première rentrée. Souvenez-vous: chaque rentrée, la magie absolue des cahiers blancs, l’odeur des crayons neufs. Ce sac d’école, ce trousseau de rentrée, c’était le berceau de mille promesses à venir. C’étaient les grains de blé qui contenaient en puissance le pain que Robinson Crusoé pourrait se fabriquer, seul sur son île, quelques années plus tard. C’était nous, en mieux, en sublimé, occupant tout l’espace que nos rêves pouvaient dessiner, incarnant tout ce qu’on espérait que la rentrée ferait de nous. Je m’en souviens très bien. L’odeur si particulière des papeteries, ce mélange d’encre et de papier, qui portaient autant d’horizons que les embruns marins. C’était une nouvelle trousse, un nouveau cartable (vous n’avez pas connu les cartables en peau de vache? Passez votre chemin, vous êtes trop jeune, mais sachez qu’un jour vos enfants riront de vous parce que vous avez connu les Ipad), un chemisier liberty, une paire de mocassins. Cet objet qui portait l’idée d’un nouveau soi qui, à mi-chemin de la pensée magique et du travail obstiné, finirait bien par advenir. Il était déjà là, il suffisait de le révéler et, au travers d’un vêtement ou d’un objet, s’en approcher déjà un peu.


Ce répertoire de soi, cette extension du domaine de la lutte, cette partition intime jouée en mode majeur, nous porte aujourd’hui encore de rentrée en 1er de l’an, de désirs en résolutions. Le soin que l’on mettait à choisir ses vêtements pour le jour de la rentrée est-il si différent de celui que nous mettons à choisir nos vêtements un premier jour au bureau? Trouver sa panoplie de la rentrée, c’est une occasion rêvée de faire le point sur la façon dont on se projette. L’autre soir, alors que je dînais avec une amie, je me suis entendu dire: «J’ai trouvé mon uniforme. Une veste et un jean Saint Laurent, et un t-shirt. Je pourrais mettre ça tous les jours, pour aller n’importe où». Et bien sûr, elle a voulu la même chose. Elle voulait, comme la plupart des gens, ne pas se poser trop de questions devant son armoire le matin. Elle voulait pouvoir attraper au vol un vêtement qui soit au plus proche de sa personnalité. Non, mieux que ça: un vêtement qui soit au plus proche de la façon dont on souhaite se projeter dans le monde. Un uniforme comme un passe-muraille, comme lorsque les enfants se déguisent, et deviennent des super-héros, en un coup de cape. 


Les rentrées, les 1ers de l’an, les lundis: tous ces départs arbitraires qui nous offrent la possibilité de croire, un peu plus que d’ordinaire, à la possibilité d’une transformation de soi. Bien sûr, l’uniforme n’est ni un but en soi, ni un seuil définitif. Il n’est que l’intermédiaire et le signe d’un déploiement, d’un passage. A quoi servent les habits, si ce n’est à nous transporter vers un lieu où la vie reprend ses droits? S’il y eut mille uniformes, mille représentations de soi entre la cape de super-héros et la veste Saint Laurent, c’est que l’idée que l’on se fait de ce que l’on aimerait être est multiple, souple, protéiforme, constamment travaillée (et le plus souvent à son insu) par les croyances que l’on a sur soi-même et son environnement. Sur ce que l’on aime, qui l’on aime, et comment on voudrait être aimé. Et surtout, quelle empreinte nous désirons laisser dans le monde. 
 

S’habiller, bien entendu, ce n’est pas incarner. Mais c’est commencer à s’approprier une identité. C’est un pas-chassé dans l’immense valse des apparences que dénoncent depuis toujours une grande partie de la philosophie et de la littérature, et dont Platon a fait sa principale doctrine. Mais entre l’Être et la représentation qui la symbolise, il y a un lien. Que les Américains ont en partie formalisé au travers de cet aphorisme populaire: «Fake it until you make it». L’idée de se prendre pour quelqu’un, parfois si décriée («il/elle ne se prend pas pour n’importe qui!») est en réalité parfois bien utile. C’est parce que l’on se croit capable de se prendre au jeu, au jeu de quelqu’un ou quelque chose, que l’on commence à rentrer dans la danse. C’est, sous diverses formes et dénominations, la technique qu’utilisent de nombreux coaches – sportifs ou développement personnel – et qui consiste tout simplement à se visualiser (victorieuse) dans la situation que l’on cherche à dompter. C’est encore la méthode Coué et tous ses dérivés qui peuplent les rayons des librairies et rencontrent un incroyable succès, et qui ne nous disent pas autre chose: vous pouvez le faire. «Just do it». Et pour y parvenir, soyez méthodiques (si possible, en moins de 10 étapes). 

Pour ma part, j’ai toujours été assez peu réceptive à ce type de méthodologies. En revanche, j’ai appris qui je voulais être en aimant des personnages. Cinématographiques bien sûr, et aussi littéraires. Jeanne Moreau dans «Jules et Jim» (et tous les Truffaut en général), Claudia Cardinale dans «Le Guépard», Margot dans «La famille Tannenbaum», Meryl Streep dans «Kramer contre Kramer», Diane Keaton dans «Annie Hall», Ariane dans «Belle du Seigneur», parmi tant d’autres. Et des hommes aussi, bien sûr! Avec une nette préférence pour tous les gangsters mafieux, d’Al Pacino dans «Le Parrain» à De Niro dans «Mean streets». C’est parce que je voulais être eux, avoir leur vie, leur répartie, leur allure, leur démarche que bien souvent, j’ai choisi tel jean, tel sac ou telle chemise. Non par fétichisme, non par naïveté; mais parce que «se prendre pour eux», c’était déjà admettre la possibilité de s’en approcher un peu. Se mettre dans un rôle, dans un état d’esprit, commencer à tisser une fiction. Ce n’était pas qu’eux, c’était tout un paysage, toute une atmosphère, toute une électricité qui se déployait autour de cette panoplie. Soudain, je marchais dans Little Italy ou à Montmartre. Mon pas était réglé sur la bande son du film dans lequel je nageais pour quelques semaines, le temps de me trouver d’autres héros à poursuivre.


Où sont-ils allés, que sont-ils devenus, ces merveilleux amis de passage? Ils sont en moi et forment les strates de ce dont je rêve aujourd’hui. Ils sont les chemins de traverse que j’ai empruntés pour m’approcher toujours plus près de moi, de tous les moi en puissance, de tout ce qu’il me reste à vivre et surtout, à inventer. C’est pour ces mêmes raisons qu’adolescente, les shootings de Steven Meisel me plongeaient dans des rêveries sans fin. De par leur caractère narratif et parfois dramatique, ils étaient encore mieux qu’un film: il était celui que je pouvais ébaucher dans mon esprit à partir de ces clichés qui suggéraient sans tout révéler. Je me souviendrai toujours de cette nuit, dans un hôtel de Florence, où je terminais «L’Assomoir» d’Emile Zola et je tombais sur cette série d’anthologie de Steven Meisel, «Dance marathon», inspirée du film de Sidney Pollack, «They shoot horses, don’t they?» avec Kirstin McMenamy, Naomi Campbell, Amber Valetta, Carolyn Murphy, Karen Elson, Shalom Harlow et Vincent Gallo notamment. Je me souviendrai de ce choc esthétique. De cette ambiance pas- sablement grunge (c’était les années 90), de ces visages tordus par la fatigue, la sueur. Je me souviens d’avoir entendu le cri intérieur de ces corps, qui faisait écho au mien, à celui de mon corps d’adolescente, à celui de Gervaise dans «L’Assommoir», à celui de toutes ces femmes, et de tous ces hommes qui dansaient, de mille manières, dans l’espoir éperdu de sortir de leur irréductible solitude.


La perception de soi, c’est un film que l’on déroule. Celui que l’on choisit d’écrire, et dans lequel on désire ardemment se projeter. C’est cette fraternité de gestes, de cris, d’attitudes qui permet de se reconnaître dans l’unicité de la condition humaine, malgré ses différents visages. En s’adjoignant, strate après strate, ces différents personnages que l’on a aimés et auxquels on a souhaité emboîter le pas. A chaque rentrée son nouvel uniforme. Ses nouvelles conquêtes, ses nouveaux héros. Ce que j’aime dans ce processus, encore plus que l’adjonction de nouveaux territoires de soi, c’est le mouvement qui permet de leur faire place: en se dépouillant de ce qui n’est plus nous. Tout ce qui s’efface, parce qu’il est désormais superflu. Ce qui vit en nous, nous a traversés et construit, avant de se révéler inadéquat à ce que nous sommes, ici et maintenant. Faire place nette dans l’armoire pour ne garder que le vestiaire qui nous ressemble aujourd’hui, c’est-à-dire demain. Se vêtir, se parer, se préparer: c’est une immense toile blanche où se croisent ceux, réels ou fictionnels, dont le destin nous a émus, et que l’on commence – comme dans tout processus artistique qu’Aristote nommait «mimèsis» – à imiter. C’est mettre en forme et agencer le rapport de soi à son environnement, de façon à être au plus près de ce vers quoi on tend. Essayer de faire coïncider intimement son apparence et sa personnalité. C’est commencer par tenter de ressembler à ce que l’on désire, pour enfin le devenir. Représenter, avant d’incarner.


La cape, pour se sentir pousser des ailes de super-héros. Le sac à dos Spiderman, pour rentrer dans la peau d’un écolier. La veste de tailleur, pour franchir la porte de la salle de réunion. La robe de bal, pour se souvenir de cette phrase du «Guépard»: «Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change».


Et vous, quel sera votre uniforme de la rentrée? 

Illustration:
ANNA HAAS

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