Photographie ODIEUX BOBY
Stylisme FERNANDO ECHEVERRIA
À l’aune de Hollywood, Jeremy Strong est une énigme. Il est aussi célèbre pour sa façon de disparaître complètement dans ses rôles que pour les looks monochromatiques, bob compris, qu’il arbore sur les tapis rouges. C’est aussi une véritable éponge littéraire, connu pour citer les gens qui l’inspirent; pendant les quarante-cinq minutes que durera notre entretien, il fera référence à au moins six légendes dans leurs domaines respectifs, du peintre Frank Stella au philosophe Francis Bacon. Mais quels que soient les commentaires qui accompagnent chacune de ses interviews dans la presse ou chacun de ses choix vestimentaires, l’acteur de 46 ans préfère les ignorer. “Je suis conscient du fait que les gens ont une opinion sur moi, mais j’essaie de ne pas trop penser à la façon dont je suis perçu, dit-il par Zoom depuis Copenhague, où il réside à temps partiel avec sa femme, la psychiatre danoise et documentariste Emma Wall, et leurs trois enfants. C’est une telle perte de temps.”
Et ces temps-ci, Strong n’a pas une minute à lui. L’année dernière, il a reçu un Tony Award pour son rôle à Broadway dans Un ennemi du peuple [de Henrik Ibsen] ainsi qu’une nomination aux Oscars pour son interprétation du conseiller de Trump Roy Cohn dans The Apprentice, et son automne démarre sur les chapeaux de roues. Ce mois-ci, on peut le voir dans le biopic sur Bruce Springsteen Deliver Me From Nowhere, où il incarne le mentor du musicien, le critique de Rolling Stone Jon Landau. Il tournera aussi deux films tandis que la minisérie de Peter Morgan pour Netflix Ces garçons qui venaient du Brésil est en cours de production. Celle-ci – “une allégorie de la montée du fascisme”, dit Strong – marquera son retour sur le petit écran, d’où il était absent depuis la diffusion du dernier épisode de Succession en 2023. Le personnage de Kendall Roy, le fils aîné malcommode, lui a valu un Emmy, un Golden Globe et un Critics’ Choice Award, et a donné lieu à une flotille de mèmes.

Deux ans après avoir raccroché la casquette de cachemire de Kendall, Strong est passé à autre chose. Aujourd’hui, il n’a plus en commun avec lui qu’une affinité pour les vêtements de luxe, bien qu’il tende à intégrer ce type de pièces à sa garde-robe un peu différemment. “Personnellement, je ne crois pas partager les goûts de Kendall Roy, explique Strong. Je ne m’habille pas pour Sun Valley ou Davos.” Au contraire de son vaniteux alter ego, l’acteur ne s’intéresse absolument pas à ce qu’on dit de ses looks les plus remarqués. “Je sais que certains des choix stylistiques que j’ai pu faire pour les tapis rouges ont pas mal attiré l’attention, et honnêtement ce n’était pas voulu, dit-il. Le vêtement comme mode d’expression m’a toujours intéressé, mais je n’en fais pas une philosophie, je n’ai pas de mode d’emploi. Je suis très instinctif dans tous les aspects de ma vie. Et je n’ai pas peur de tester les limites.” Il ne suit pas les tendances – “ce qui est à la mode ne m’intéresse pas” –, et il apprécie la constance : “On sous-estime l’uniforme. En ce moment je balance entre Haans Nicholas Mott et Loro Piana.” Strong est devenu l’ambassadeur de cette dernière, après avoir porté des pièces de la marque dans Succession. Il a aussi une collab en cours avec la ligne de lunettes de soleil de Jacques Marie Mage, et vient d’en entamer une autre avec l’horloger Richard Mille. “Qu’il s’agisse de mon métier, du vêtement, de l’horlogerie ou de la cuisine, j’aime vraiment mettre la main à la pâte, raconte-t-il. Les processus m’intéressent.”

Strong est intensément dévoué à son art depuis la fac, lorsqu’il se produisait au sein du groupe théâtral de Yale. Entre deux répétitions de la pièce Marat-Sade, qui se déroule pendant la Révolution française, il se rappelle avoir passé “des heures dans une baignoire à écrire à la plume, pour essayer de [se] mettre dans la peau de quelqu’un enfermé à l’asile [historique de Charenton]”. Après avoir obtenu son diplôme d’études littéraires, il étudie le théâtre à l’Académie royale d’art dramatique de Londres avant d’entrer à la Steppenwolf Theater Company de Chicago. “Avec le temps, j’ai appris à faire davantage confiance à mon instinct, ça m’a donné le courage de m’engager dans mon métier de la façon que je comprends le mieux, explique-t-il. Je crois qu’il y a pas mal d’incompréhension et de mythes autour du travail d’acteur, mais en fin de compte c’est toujours une question d’implication.”
Et l’acteur n’a certainement pas peur de s’impliquer. Quand on l’interroge sur le caractère immersif de son approche, il paraphrase le philosophe Francis Bacon. “Tout art est un jeu, et pour moderniser cet art il faut approfondir ce jeu, dit-il. Pour moi, il s’agit juste d’approfondir le jeu. Quand je joue, il reste très clair pour moi qu’il s’agit d’un artifice – mais en fait on exprime une vérité à travers un mensonge.” Il en fait une affaire personnelle. “Je crois que j’ai toujours ressenti ce besoin d’immersion pour croire en ce que je fais et donner du sens, dit-il. Je pars dans ces expériences qui, pour moi, sont profondes et liminaires, et m’emmènent au-delà de moi-même. C’est très intime; je ne suis même pas entièrement conscient de la façon dont ça se produit ou de ce que je fais pour y parvenir. On se perd, et quand on émerge de ces profondeurs à la façon d’un plongeur, les gens projettent toutes sortes de choses sur vous. Et cette projection me flatte.”

Mais ce processus laisse des traces. “Il y a un beau poème sur le geste artistique qui dit qu’on ne reçoit la vocation que pour se sacrifier; ce n’est pas en vue de la gloire ou de la paix de l’esprit, dit-il. C’est souvent un sacrifice – pas au sens propre, bien sûr, mais on passe par le feu à ce moment-là, et c’est pour le public qu’on le fait.” Évoquant la “troublante” découverte faite par Dustin Hoffman, fameux adepte de l’Actors Studio, se rendant compte que c’est lorsqu’il interprète un personnage qu’il se sent le mieux dans sa peau, il la qualifie de “nature même du métier”. Puis compare sa propre éthique professionnelle à celle d’une autre légende, Springsteen, que joue Jeremy Allen White dans Deliver Me From Nowhere. “Je pense beaucoup à Bruce en ce moment, dit Strong. Ce dont il parle, c’est de la façon dont on peut habiter en profondeur une chanson, et je crois que je suis dans la même démarche. Dans mon cas, la chanson est un personnage de film, de théâtre ou de série – mais la question est de comment l’incarner pleinement et viscéralement.” Il se trouve aussi des affinités avec son propre personnage. “En tant que critique, Jon Landau a écrit sur les dangers de la professionnalisation – le fait que, quand on cesse d’aimer ce qu’on fait et que ça devient un boulot, il faut revenir aux sources et retrouver ce qui vous l’a fait aimer”, raconte Strong, en qualifiant le demi-siècle de collaboration de Landau et Springsteen d’“idéal artistique” pour lui. “Quand ils parlent musique, ce n’est ni un boulot ni un business : c’est une raison de vivre. C’est ce que je ressens pour le jeu d’acteur : ce n’est ni un boulot ni une carrière. C’est ma raison d’être [en français dans le texte].”

Et des rôles simples? Très peu pour Strong; ce sont les personnages compliqués qui l’attirent sur un projet. “Ça ne m’amuse pas de jouer quelque chose qui me viendrait facilement”, dit-il, invoquant la mentalité “seul-m’intéresse-ce-que-je-ne- sais-pas-faire” de l’artiste Frank Stella. “C’est la difficulté qui m’intéresse. Quand je lis des scénarios et considère des rôles, une composante essentielle est le degré de danger et de risque qu’ils présentent – la seule chose qui rende les choses vitales, c’est d’être face à un défi. C’est comme vouloir toujours trouver une vague impossible, un nouveau pic à escalader, il y a un dénominateur commun – et c’est ce sentiment d’être un débutant. On repart de zéro à chaque fois.”
Peut-être est-ce cet appétit qui fait que Strong, qui revendique l’influence de Daniel Day-Lewis et Al Pacino, rechigne à croire que les futures générations d’acteurs pourraient le considérer avec la même révérence. “Pour moi, c’est dur à admettre”, dit-il, en ponctuant d’une citation du romancier du xxe siècle D.H. Lawrence qui dit que l’œuvre de chaque artiste fait le salut des autres. Il continue : “J’imagine que je ne me vois pas comme je vois ces acteurs – avec qui ou pour qui j’ai travaillé, ou auprès de qui j’ai cherché une sorte de mentorat. Ils sont comme des étoiles polaires ou des phares qui me guident. Mais on ne peut intégrer qu’une certaine quantité des valeurs, de la façon de travailler d’autrui. Quand j’avais 20, 30 ans, je m’imprégnais encore des leçons de certains des grands anciens, mais à un moment il faut lâcher prise, jeter tout ça et trouver sa propre voie.”
Pour moi, il s’agit juste d’approfondir le jeu. Quand je joue, il reste très clair pour moi qu’il s’agit d’un artifice.

Récemment, c’est Strong qui a distillé des leçons à l’écran. Il a incarné coup sur coup deux mentors, son personnage de Landau prenant la suite de son interprétation l’année dernière de l’avocat et conseiller de Trump Roy Cohn dans The Apprentice. “Ces deux relations, c’est vraiment le jour et la nuit, et ce n’était pas calculé, mais l’une a tonifié l’autre, dit-il. Jon m’a expliqué que son rôle était d’aider Bruce à définir la nature de sa vision; Roy Cohn – le père des fake news, qui a enseigné à Trump le dénialisme, qu’on voit à l’œuvre aujourd’hui à vitesse grand V – a aidé son apprenti à définir ce qui, pour moi, est une vision corrompue. L’une est belle et vous tire vers le haut, l’autre est nihiliste et vous emmène au cœur des ténèbres.”
Un contraste – et la possibilité de l’explorer sur grand écran – qui enthousiasme Strong au plus haut point. “En ce moment même, Bruce tient tête à un pouvoir qui résulte directement des leçons de Roy Cohn”, dit-il, louant l’attitude du chanteur, prêt à “s’engager et à se rendre vulnérable”. “Tout l’inverse d’une position de repli visant à se préserver”, dit-il encore en évoquant le spectacle auquel il a assisté en juillet à Milan. “Je ne sais pas si vous êtes déjà allée à un concert de Bruce, mais c’est comme d’aller à l’église. On y trouve quelque chose de profondément spirituel qui vous inspire, et il s’investit vraiment. C’est notre humanité commune qui l’intéresse, et il chante pour la droite et la gauche. Il s’adresse à tous, et il apporte un vrai remède au monde.”

Un monde dont l’état lui pèse beaucoup tandis que Strong se prépare pour Ces garçons qui venaient du Brésil. Tirée du livre d’Ira Levin de 1976 – déjà adapté au cinéma avec Gregory Peck –, la minisérie verra Jeremy Strong incarner un chasseur de nazis lointainement inspiré de Simon Wiesenthal. “Ça parle des conditions réunies pour servir le réveil, la résurgence du fascisme, dit-il. Il me semble très clair que nous vivons de nouveau ces temps et que nous avons oublié les leçons du passé, et que nous sommes condamnés à le revivre tant qu’on ne se réveillera pas. Alors c’est une fable très profondément morale drapée dans un thriller dramatique high-concept.” Quand on lui demande ce qu’il pense de son retour sur le petit écran, Strong est indifférent. Il se considère comme un “agnostique des plateformes” et signale qu’il ne s’agit, après tout, que d’une minisérie. De toute façon, ce qui lui importe avant tout, c’est la qualité du scénario. “Peter est une grosse pointure, et un des plus grands dramaturges actuels, dit-il. Mais c’est quand même de la sci-fi sur le clonage de Hitler, alors le concept est assez extravagant. Oui, c’est un peu un pari.” Quel que soit le résultat, Strong est juste heureux d’en être. “Il n’y a jamais de certitude ou de sécurité, dit-il en parlant de l’industrie du divertissement. Rien n’est jamais acquis, et rien de ce que j’ai fait par le passé ne garantit que je ne vais pas me planter. Il faut toujours être humble devant l’inconnu.” Cette ambiguïté explique peut-être pourquoi il se concentre davantage sur ses propres désirs créatifs que sur la perception du public. “Ça va être un peu abstrait mais suivez-moi jusqu’au bout, rit-il. Je pense qu’on peut être soit l ’observateur, soit l ’observé. Si vous observez votre vie, que vous vous attachez à ce qui a de l’importance pour vous, vous vous retrouvez en position de force. Si vous vous mettez dans la situation de l’observé, ce qui vous importe, c’est l’opinion des autres – et je crois qu’on gagnerait tous à moins s’intéresser à la façon dont on est perçu et à se concentrer davantage sur ce qu’on perçoit.” Il s’interrompt. “Bien sûr, en faisant cette interview, je suis à moitié dans la posture ‘Que pense-t-elle de ce que je lui dis ? Le lecteur va-t-il s’imaginer que je suis ceci ou cela?’” Mais pour un observateur comme Jeremy Strong, cela n’a finalement aucune importance.

Crédits:
GROOMING Mads Stig Studio
PRODUCTION Narrow Agency
ASSISTANT PHOTO Tobias Hoffmann
REMERCIEMENT SPÉCIAL À Soho House Copenhagen







