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Let it die

Tiens, c’est le printemps! La saison des renaissances et des transformations, du grand ménage. Et justement, que bazarder dans le placard? Les jupes que l’on n’aime plus? Les amants planqués? Les souvenirs fanés? Tout virer, c’est formidable. Mais comment faire, et pour quoi faire? Et est-ce bien raisonnable? Allez, pour ma part, je commence par balancer Marie Kondo par la fenêtre. Mais sans oublier de lui dire «Arigato gozaimasu!»!
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Trois minutes chrono pour s’habiller, pas le temps ni de se jauger ni de se changer. Bien sûr que vous connaissez ça. Qu’est-ce qui, instinctivement, guide nos choix dans ces moments-là? Une certaine idée de soi, de son corps comme de son esprit, qui nous semble confortable et opportune pour les circonstances à affronter. En bonne hypocondriaque, puisque je me rendais à l’hôpital, il me semblait nécessaire d’être «présentable », bien sous tous rapports, comme si une mise respectable pouvait tenir la maladie, la souffrance et la mort à distance. Enrubannée dans une certaine idée de vertu et de dignité, où devaient se mêler d’inconscients relents de messe du dimanche et de ce que doit être une «dame» – une «mère» en l’occurrence, puisque j’allais chercher mon fils pour le ramener à la maison –, ma main guidée par cette forme d’inconscient a choisi ce jour-là des vêtements que je ne mets presque jamais. Une jupe en laine sous le genou tricotée par une vieille dame italienne, un pull bleu marine parfait pour le catéchisme, des bottines à talons et un grand manteau noir pour embourgeoiser le tout. Meryl Streep dans «Le diable s’habille en Prada» – engoncée et cryogénisée dans une image de la patronne uptown devant laquelle la véritable Anna Wintour a dû avaler son steak de travers – n’aurait pas fait pire. La jupe plus que tout, était l’expression d’une dissonance esthétique autant que d’une forme de culpabilité: parce que je l’avais achetée un jour mais que je n’avais jamais eu de plaisir à la mettre, il fallait bien que j’expie ce péché. Surtout au moment, bien sûr, d’aller chercher mon fils à l’hôpital où il venait passer quelques jours, et où mon inquiétude et ma culpabilité de mère ne m’avaient laissé aucun répit. Quelle pertinence peut avoir une mise vestimentaire lorsque l’on évoque l’hôpital et la santé? Aucune bien sûr, absolument aucune. C’est précisément pour ça qu’il est intéressant de l’évoquer dans ces moments-là: parce que ce qui s’y joue est l’expression d’une forme d’inconscient qui n’a pas grand-chose à voir avec la mode, mais bien davantage avec la morale. L’un de mes amis, esthète parmi les esthètes, marqué aussi bien par sa liberté de ton que par son éducation religieuse, m’a un jour avoué s’être forcé à porter durant toute une semaine, tous les jours, un costume qu’il avait acheté et qu’il détestait. Pour rentabiliser, pour se punir, pour se dire que l’idée qui nous a poussés à acheter ce costume est bien vivante quelque part en nous, et qu’il suffit de l’exhumer pour en retrouver la trace?

 

Mais reprenons. Ce jour-là, en route pour l’hôpital, je tombe sur mon ami, associé, et esthète parmi les esthètes. Bisou-bisou, big hug, embrassades sans fin, sourires cosmiques, comme si la providence qui seule appartient aux films de Woody Allen nous était tombée dessus un jour de grisaille. «Mais comme tu es jolie! – Non c’est toi! – Non c’est toi!» notre élan d’affection oriental nous embrassait de toute son emphase extatique. Je vois bien qu’il me regarde des pieds à la tête d’un drôle d’œil, un peu surpris de me voir si maladroitement endimanchée, profondément déçu que le mauvais goût ne m’épargne pas. Sur la grâce qu’il me prêtait de façon singulière et aveugle s’abattait soudain le grand manteau de la vulgaire banalité, désespérante dans son indissoluble persistance. Bien entendu, l’affection qu’il me porte est parfaitement indifférente à ces considérations. Mais c’est notre espoir de trouver l’un dans l’autre une source d’émerveillement esthétique sans cesse renouvelée. Comme un écho à ma propre dissonance, enroulée dans des vêtements et une idée de moi qui n’avaient plus rien à voir avec moi, justement, ici et maintenant. Il m’aurait suffi d’avoir, dans ma garde-robe, une seule tenue qui reflète celle que je suis aujourd’hui. Et tout le reste, via. Loin du bal. Allant rejoindre le cimetière des strates qui m’ont permises de me construire telle que je suis aujourd’hui, et que je pourrai à nouveau envoyer balader dans quelques temps.

 

Si je vous parle de cet épisode aujourd’hui, c’est qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, c’est le printemps. Les renaissances, le camaïeu de verts tendres autour de vous, le rhume des foins, les jambes dont on commence à entrevoir l’idée qu’elles vont bientôt pouvoir sortir découvertes. Ça y est, c’est le printemps! Et à l’heure où j’écris ces lignes, je suis abreuvée jusqu’à la nausée d’articles sur les bonnes résolutions, les detox de début d’année, le nettoyage par le vide de ses armoires et tant qu’à faire, de chaque recoin de sa vie, tandis que Marie Kondo sort sa série sur Netfix, «L’art du rangement». Nous vivons dans une société dont l’immense paradoxe – et dont chacun des deux pôles s’entretient indéfiniment – consiste à consommer et à se délester dans un cycle éternel (soumis à la seule limite depuis déjà longtemps dépassée des ressources naturelles de la planète qui s’épuisent sans que personne ne parvienne à enrayer cette fuite en avant). Consommer pour être inexorablement poussé à se délester, sous peine d’asphyxie. Et se délester, pour pouvoir à nouveau mieux consommer. Les reines d’Instagram tout comme l’indécoiffable Marie Kondo ont assimilé ce processus à merveille. Récupéré par un genre esthétique aussi lisse que des fesses de bébé Cadum, le vide intersidéral des lendemains détoxifiés est inexorablement blanc ou pastel, nimbé d’un halo de lumière qui nous ferait presque croire qu’il suffit de savoir se débarrasser du superflu pour atteindre l’extase. La béatitude à portée de poubelle. L’épiphanie au bout du plumeau. Pfiout! Un vœu pieux, et nous voilà allégés du poids de l’existence qui ne tenait, au fond, qu’à une pile de vêtements non triés et mal rangés. C’est beau comme un camion benne, simple comme un slogan écrit sur un mug. Moi qui suis de nature fidèle et nostalgique, l’idée de congédier les gens et les choses lorsqu’ils ne sont plus à notre goût m’a longtemps fait horreur. Sans être une Diogène, je pars du principe que tout ce qui est fané a un charme infiniment supérieur à la nouveauté, fût-elle une sorte de vide (Marie Kondo a-t-elle lu «L’éloge de l’ombre», le célèbre traité d’esthétique japonais écrit par Junichirô Tanizaki?) Que faire des traces des strates qui nous ont constituées? Assez naturellement, j’ai tendance à les empiler dans mon placard et dans mon cœur. Prête à les dégainer à la moindre occasion, au moindre détour nostalgique. Hélas! Je dois pourtant reconnaître les limites de ce système. Vivre avec une seule tenue, celle que vous avez envie de mettre tous les jours? L’idée est fabuleuse. Virer tout ce qui ne vous est plus directement utile, ici et maintenant – amies fatiguées, amants usés, souvenirs encombrants, engouements poussiéreux – est exaltant. Il me semble que ces intérieurs manucurés sont avant tout l’écho fantasmatique d’une quiétude de l’esprit ainsi débarrassé de tout soubresaut affectif, d’une ataraxie émotionnelle, d’un demi – rien qu’un demi – sourire aux lèvres. Les shakras ouverts, l’aura dégagée, la cave briquée. D’ailleurs, acheter un coffee table book sur le minimalisme, n’est-ce pas déjà le chemin presque parcouru?

 

Vous commencez à apercevoir l’immense paradoxe dans lequel je me trouve et la mauvaise foi qui l’accompagne. Parce que je suis déraisonnablement sensible aux images, l’épouvantable conformisme aseptisé de la panoplie minimaliste du XXIe siècle me fait froid dans le dos. Quelle place pour le chaos, le baroque, le désordre et la désobéissance? Je voudrais laisser la parole à l’une de mes récentes découvertes littéraires, Mary MacLane qui, à 19 ans, en 1902, écrivait dans son journal intime: «Faites que jamais, je l’affirme, je ne devienne cet animal anormal, impitoyable, cette monstruosité difforme – une femme vertueuse». «Que le diable m’emporte», ce journal intime formidablement irrévérencieux, est le cri d’une jeune femme terrifiée à la perspective que l'ennui et le conformisme ne la dessèchent, «abracadabrante» jusqu’au bout, et qui n’aura de cesse de chercher son bonheur dans l’outrance.

 

Il me semble intéressant de constater à quel point l’iconographie chrétienne a pu façonner nos représentations du Bien, de la morale et de l’enfer. En haut, la pureté, la blancheur, l’ordre, la lumière pour ceux qui auront su le mériter. En bas, l’infâme bric-à-brac où les pécheurs s’entassent les uns sur les autres et grillent sur des braises comme des saucisses du 1er août. Les notions d’ordre et de désordre sont, aujourd’hui encore imprégnées par ces représentations morales. Et c’est ce qui, d’emblée, me rend le joyeux bordel plus sympathique, parce qu’il n’implique pas que la vertu et une pile de pulls bien rangés soient intimement liés. Il n'implique pas non plus que la vertu soit cette chose si lisse, conformiste, étroite et ennuyeuse que nos concepts formatés par la culture judéo-chrétienne veulent bien nous le faire croire. Mais en même temps, je dois bien avouer qu’il y a quelque chose de profondément jubilatoire – et nécessaire – dans le fait de tout bazarder. Alors, désencombrer, oui, mais pour laisser place à quoi?

 

Encore un détour par un souvenir de lecture. Ce livre que les femmes se recommandent et s’offrent, comme un secret bien gardé, qui prend la poussière sur les bibliothèques et que personne n’a jamais réussi à finir mais qui est pourtant formidable lorsque l’on fait l’effort de s’y plonger (par petits bouts). «Femmes qui courent avec les loups», signé par l’ethno-psychanalyste Clarissa Pinkola Estés, explore et analyse les contes populaires par le prisme de l’archétype de la femme sauvage. L’un des grands principes qui traverse cet ouvrage est celui qu’elle nomme «vie-mort-vie». Il éclaire ce cycle immuable, celui de la terre comme de la nature humaine, et rappelle combien il est indispensable de laisser mourir pour voir émerger de nouvelles formes. Lâcher prise et se dessaisir, pour permettre de refleurir. Pour ma part, je rêve de laisser place non pas à une mièvrerie pseudo-new-age et crypto-bien-pensante mais à un grand et joyeux débordement, un cri de révolte contre l’ordre établi et l’attentisme, l’exigence immédiate de poser un regard curieux, inventif, jouissif, inclusif et fraternel sur ce et ceux qui nous entourent. Et le courage nécessaire pour porter au monde, dans la mesure de nos moyens, ces désirs délestés de tout ce qui empêche la tendresse, la vigueur, la colère et le panache. O bella ciao!

Illustration:
ANNA HAAS

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