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Julien Creuzet : “Pour moi, il y a toujours un possible”

Déployée dans l’espace de la Fondation d’entreprise Ricard et à Bétonsalon, la dernière série d’œuvres réalisées pour l’occasion par Julien Creuzet (1986) appelle à une multitude de lectures, en ancrage solide sur les questions qui taraudent nos sociétés. Le travail de Creuzet saisit par sa force, sa distanciation et sa profonde sincérité. Rencontre.
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Propos recueillis par Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL : L’exposition développe, d’une manière renouvelée, la trame des thématiques qui sous-tendent votre travail : migrations, passages d’un lieu à un autre, nature du regard sur l’altérité... Ces œuvres ont été réalisées spécifiquement pour l’exposition en un laps de temps très réduit, à savoir trois mois, ce qui constitue un tour de force...

JULIEN CREUZET : Je pense que la question du temps / durée comme performance n’est pas importante. Il est, certes, regrettable de devoir produire en si peu de temps, mais à mes yeux, ce n’est pas ce qui doit rester. Ce qui doit rester est plutôt comment il est possible de transmettre certaines choses, parfois complexes à formuler, sur la question des flux, de l’exil, de la rencontre. Rencontre qui n’est pas toujours heureuse et peut être, parfois même, compliquée. Pour moi, cela correspond également au champ des formes : c’est du même acabit qu’un dessin, une sculpture, une vidéo. C’est là où l’on peut injecter tout un imaginaire, beaucoup de choses intérieures.

 

Il est frappant d’observer que malgré votre jeunesse (31 ans), vous possédez une extrême maturité de réflexion autour des formes que vous voulez travailler et du chemin artistique que vous avez choisi d’emprunter. 

Nous évoluons dans des domaines parfois trop fermés, qui ne laissent pas leur chance à des plus jeunes : or il me semble que beaucoup de jeunes artistes ont bien des choses à dire, et parfois plus que certains. Lorsque l’on est diplômé de médecine, on peut exercer en tant que médecin ; à partir du moment où l’on choisit d’être artiste, c’est plus aléatoire. Certains artistes ont débuté leur pratique très tôt, comme Orlan avec ses premières photographies réalisées à 16 ans. La véritable chance est de pouvoir montrer son travail au bon moment, et de bénéficier de l’accompagnement nécessaire. C’est ce qui fait la différence, comme ici à la Fondation.

Au-delà de la force de l’expérience intérieure qu’implique le départ forcé – qui n’exclut d’ailleurs pas un possible retour –, la violence verbale de l’autre à l’égard de l’homme noir que vous êtes est écrite en toutes lettres dans le long poème qui accompagne le parcours.

Il n’y a pas que cela. Avec une exposition, on peut raconter une histoire et cette histoire peut prendre la forme d’une fiction : je me sers, bien entendu, d’éléments autobiographiques, mais ça n’est pas là ce que je cherche à donner. Je tends à proposer des visions, et j’élabore une fiction dès lors que je réfléchis, que je crée des formes, ainsi qu’une mise en relation de ces différentes formes, un dispositif de circulation... Je décide de comment je veux donner à voir. Je peux ainsi diriger le regard. Bien entendu, certains éléments peuvent être durs, âpres à l’intérieur de cette exposition, mais je pense que celle-ci déploie un grand nombre d’entrées différentes. Cela dépend de la manière dont ce que je propose peut traverser ou rencontrer le regardeur. Ainsi, un visiteur m’a dit qu’il ne comprenait rien à mon travail, que ce n’était pas très intéressant : il me faut l’accepter. Je pense qu’il est nécessaire de laisser la liberté aux spectateurs, tout en incarnant mon travail par la voix, la singularité, ce qui ouvre à plusieurs interprétations possibles, mais donne aussi l’occasion de rencontres humaines qui transitent par différentes phases.

 

L’exil est un terme récurrent dans l’évocation de votre travail, une trame invisible qui vous habite de manière à la fois sourde et incandescente, prête à s’exprimer au moindre affleurement du souvenir, du ressenti de la blessure...

Le mot “exil” n’est pas mien, car il présuppose un non-retour, or ce n’est pas cette idée que je veux travailler. Je lui préfère le terme “migration” qui ne contient pas de non-retour, mais plutôt un mouvement. Je préfère me concentrer sur les allers et retours. Tel le récit de la méduse – physalie ou galère portugaise – qui me permet de construire des sculptures – elle évolue ainsi, suivant les tempêtes, des eaux chaudes vers les plages normandes. Se pose alors la question de comment l’“ailleurs” entre dans l’“ici”. C’est ce mouvement-là qui m’intéresse. Dans ce mouvement, des histoires se déroulent, sur lesquelles il est possible de procéder à des focus. A l’instar de la vidéo présentée dans le parcours, symbolisant une fenêtre dans l’histoire, évoquant un “possible” susceptible d’advenir, ou encore cette autre vidéo déployée à mi-chemin entre un discours historique et scientifique. La question est comment peut-on être soi, en fonction de son contexte géographique, en fonction de sa réalité ? Comment imagine-t-on un enfant qui a été adopté et a grandi dans un contexte particulier, qui est donc traversé par différents flux ? Cet enfant ne s’est pas transformé mais a appris de l’autre, il devient ce qu’il doit être. Il s’agit là de questions très complexes. Pour moi, il y a toujours un possible, il ne devrait pas y avoir d’obstacle. Ce qui est beau, c’est lorsque les choses peuvent s’échapper et donner un résultat auquel on ne s’attendait pas.

 

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Votre pratique de l’écriture poétique, très achevée, accompagne, suit ou précède votre création plastique. Comment se sont définis ces deux champs d’action ?

Historiquement, plasticiens et poètes ont toujours révélé une très belle porosité. Toutefois, ces dispositions se perdent avec la globalisation, et la question de la réussite et de la performance devenue capitale. On doit, face à cela, devenir plus compétent, raison pour laquelle il a fallu se concentrer sur une discipline pour bien la maîtriser. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que je suis un bon dessinateur, un bon sculpteur ou un bon vidéaste : j’aime réaliser toutes ces choses-là, et lorsqu’elles se rencontrent dans un espace d’exposition elles deviennent très intéressantes. La faiblesse d’une forme peut retrouver de la force lorsqu’elle est mise en relation avec une autre. Une exposition est un espace où l’on peut déambuler, et donc convoquer différents sens.

 

Vous décidez de l’association et de la mise en espace des formes, pour créer des fractions de paysages dans le paysage global de l’exposition. Ces formes vivent-elles de manière indépendante ? 

Oui, car elles sont prises dans une réalité. D’une part, parce que je dois vivre de mon travail ; d’autre part, car je ne suis pas surhumain et que je dois produire de nouvelles formes pour d’autres expositions. Je ne veux pas être rigide dans mon approche : tous les jours, selon moi, un individu peut se remettre en question, s’interroger, changer de point de vue. Je pense que la question du champ des formes peut fonctionner de la même manière : aujourd’hui, si la forme est positionnée ainsi, elle dit quelque chose ; dans un autre espace, elle pourra nous informer différemment. Cela donne des points de vue, des émotions, des perceptions multiples. Il faut également que je réfléchisse à la question des années, afin de penser au devenir de mes formes dans la durée.

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Le communiqué de presse fait référence à Achille Mbembé : ce qui place l’approche sur une lecture philosophique et sociologique.

Ce n’est pas moi qui le cite, mais je laisse faire. On pourrait vouloir tout diriger mais la liberté vient aussi lorsqu’on laisse les gens assimiler notre travail à ce qu’ils connaissent. Je ne me réfère pas à Mbembé directement, mais le rapprochement de sa pensée avec ma démarche n’est pas forcément faux, il peut y avoir des moments de conjonction. C’est là ce que je trouve intéressant : les institutions aujourd’hui sont composées de médiateurs, de curateurs, il faut fabriquer un journal pédagogique, une médiation de l’exposition, un programme de recherche, etc. Tout ce dispositif fait que l’on peut laisser à l’autre la liberté de penser sur le travail d’un artiste. De la même manière qu’un chercheur peut décider de s’intéresser au travail d’un artiste et d’en faire une thèse. Les liens établis par cette personne doivent-ils être considérés comme faux ? L’art est sujet à l’interprétation, et plus les interprétations sont possibles, plus on peut établir de liens, plus il fonctionne.

 

 

Julien Creuzet : “Toute la distance de la mer,
pour que les filaments à huile
des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur. –
La pluie a rendu cela possible (…)”
Exposition du 23 janvier au 19 février
Fondation d’entreprise Ricard
12, rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris,
(commissariat : Mélanie Bouteloup, directrice de Bétonsalon - Centre d’art et de recherche)
www.fondation-entreprise-ricard.com

 

Julien Creuzet : La pluie a rendu cela possible depuis le morne en colère, la montagne est restée silencieuse.
Des impacts de la guerre, des gouttes missile. Après tout cela, peut-être que le volcan protestera à son tour. –
Toute la distance de la mer (…)”.
Exposition du 24 janvier au 14 avril, à Bétonsalon
9, Esplanade Pierre Vidal-Naquet, 75013 Paris,
www.betonsalon.net

 

Un livret comportant un très beau texte de Cédric Aurelle accompagne cette exposition bipartite.

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