L'Officiel Art

Giuseppe Penone : “L’absence déclenche l’imagination”

A l’occasion de la Fiac, le Palais d’Iéna présente une œuvre monumentale de Giuseppe Penone, un arbre d’un seul tenant, coupé dans le sens de la longueur et évidé, qui révèle l’empreinte de ce qu’il était, plus jeune, à la manière d’un moule. Dans ce cadre inédit, cette sculpture incite le spectateur au cheminement physique et intérieur… Merveilleux. Rencontre avec l’artiste à la galerie Marian Goodman, Paris.
Reading time 9 minutes

L’OFFICIEL ART : Vous exposez trois œuvres dans le cadre particulier du Palais d’Iéna : “Matrice di linfa” (“Matrice de sève”), de 45 mètres de long, et deux pièces inédites. Comment a été opéré le choix de ces œuvres ?

GIUSEPPE PENONE : En suivant les cernes du bois, l’âge de l’arbre en creux fait écho à celui du palais d’Iéna, 80 ans. Cet espace, conçu par Auguste Perret, est parfaitement adéquat pour l’œuvre, dont la présentation nécessite une cinquantaine de mètres. Elle a déjà été exposée à Paris et en Belgique, avant d’être démontée et stockée ; j’étais curieux de la revoir, car sa dimension la rend difficile à installer. A l’intérieur de l’arbre se trouvent la matrice emplie de résine végétale et des empreintes de corps en terre cuite, qui ont aussi pour fonction d’arrêter l’écoulement possible de la résine. L’œuvre articule plusieurs éléments, elle est assez complexe. Les deux travaux que j’y associe sont effectivement inédits, mais ils sont très simples. Voici l’idée de base : lorsque l’on pense, une logique s’instaure, et cette logique de pensée, qui est aussi celle de l’expression, peut se traduire en des formes géométriques qui, à l’image des cristaux, deviennent quelque chose de très logique. Entités que nous associons à notre existence, à notre corps, à notre être. Ces formes de cristaux sont présentes dans la nature, dans les pierres ; je pourrais donc dire que cette idée de notre logique, de la géométrie de nos pensées, est inscrite dans la matière. J’ai ainsi conçu une branche en bronze qui soutient des feuilles posées sur le moulage en plâtre d’un visage, et soudées entre elles ; le cerveau est symbolisé par une pierre.

 

Vous associez l’aspect minéral, très ancré dans la nature, et la notion d’équilibre ?

Sans que ce soit le propos, j’ai tenté de créer une œuvre très linéaire, très simple ; la branche est en bronze, pour créer une distance, comme une projection. La branche induit l’idée de développement et d’associations présentes dans l’œuvre. Mais ma motivation initiale est la réflexion sur la logique, l’intelligence présentes dans la matière. Je suis un sculpteur, j’ai toujours travaillé avec les matériaux : une bonne œuvre d’art est une œuvre dotée d’une vitalité, de laquelle se dégage une énergie, qui rejoint des concepts, une vision du monde – la matière a une vie, un esprit qu’il faut respecter. Les cultures occidentales ont perdu cet aspect, et le paradoxe vient du fait que la science étend désormais l’idée de la vie, qui circule de l’Homme, de l’animal au végétal et au minéral : on tente de comprendre, de voir le cosmos comme un organisme vivant. Ces réflexions dépassent la stigmatisation du matériau non-animé... tout cela me passionne. J’accomplis donc un travail de dialogue, pour donner une forme, qui peut être très simple, mais qui questionne.

Vous investissez cette longue salle hypostyle du palais d’Iéna, un espace qui peut se révéler complexe pour présenter de la sculpture – notamment du fait de l’omniprésence du minéral –, mais qui permet également au visiteur de cheminer autour de votre œuvre.

Cette salle présente une simplicité d’éléments, avec, chose que l’on retrouve de moins en moins dans l’architecture, une symétrie rigoureuse et très intéressante, dans les fenêtres, les colonnes, et les trois nefs comme dans une église : une centrale et deux latérales, toutes de même dimension. Tout ceci crée un espace extraordinaire. Lorsqu’on m’a proposé d’exposer dans cette salle, j’ai immédiatement pensé à cette pièce. J’ai imaginé qu’elle pourrait occuper l’espace et qu’un rythme allait se créer avec les colonnes, en écho au rythme intérieur de l’arbre. De nombreux éléments entrent en relation, alors que l’espace est en quelque sorte renversé avec cette intrusion un peu illogique de l’élément naturel, autour duquel il faut tourner, et qui introduit du désordre dans ce lieu si régulier.

 

Comment situez-vous dans votre production cette pièce, très forte et présente, qui engage le spectateur à cheminer et crée une relation intime ?

Les intuitions liées au travail sont toujours un peu les mêmes. Dans ce cas, elles sont associées aux arbres, je les retrouve à l’intérieur du bois, d’une poutre que je sculpte : en dégageant les cernes de croissance je mets au jour la forme de l’arbre à un âge donné. Ces sculptures s’appuient sur l’idée du positif et du négatif, du moulage et du modèle. Par exemple, dans la sculpture traditionnelle, quand l’artiste donne une forme à la terre glaise avec ses mains, ses gestes sont le moule de l’œuvre, ils donnent et décrivent la forme. La croissance de l’arbre, cerne après cerne, devient le moule de l’arbre contenu à l’intérieur. L’idée est de présenter le moulage de l’arbre à un certain âge, comme s’il avait été libéré de ce moule, ce qui le rend présent dans l’espace. Cela suggère aussi une absence.

 

L’absence est incarnée aussi par le ressenti du visiteur, ce qui donne une présence à l’arbre réel…

Tout comme le visiteur devient absence en quittant la salle… L’absence déclenche l’imagination, contrairement à la présence qui parfois l’entrave ; quand on ne voit pas, les réflexions sont stimulées. D’autres œuvres pourraient avoir un lien indirect avec cette exposition, par exemple une série d’œuvres de 1978 sur le souffle comme négatif du corps de l’homme, la respiration comme un volume sculptural : l’idée est que le volume du souffle diffuse dans l’espace un air qui n’a pas le même caractère que l’air alentour. Ce volume produit par tous les êtres vivants, qui nous accompagne toute la vie, est déjà une forme de sculpture. Cette réflexion m’a amené à concevoir une œuvre où le positif du souffle se voit ; elle est en terre, parce qu’on respire aussi la terre, et sa forme est pareille à un grand vase, dans une partie duquel s’imprime le corps. Là aussi se rencontrent une absence, celle du corps de l’homme, et la présence du vase qui devient une forme comme un ventre gonflé. Il y a l’idée de vie et d’absence dans ce travail de souffle. Il pourrait y avoir un lien formel avec les branches et l’absence de la forme de l’arbre.
 

GIUSEPPE PENONE Matrice di linfa (“Matrice de sève”), au Palais d’Iéna - Conseil économique, social et environnemental (Cese), avec la galerie Marian Goodman, du 15 au 27 octobre.

Articles associés

Recommandé pour vous