Woman

Mélodies contemporaines

Sa mode est intense, son goût précis. Autant de raisons d’interviewer Nadège Vanhée‐Cybulski, la directrice artistique des collections femme de la maison Hermès. Portrait de celle qui dessine les contours de femmes souveraines et libres.
Reading time 15 minutes

Elle a un air sérieux. Ou plutôt concentré. Mais dès que vous la faites sourire, son visage change. Regard espiègle. Épaisse chevelure blond vénitien, certains diront roux pour simplifier. Un teint de porcelaine qui fait s’ébahir la maquilleuse chargée de préparer sa peau pour la photo, «je n’ai presque rien à retoucher», lance-t-elle. Vêtue d’une blouse lavallière bleu marine, d’un pantalon noir, de sandales, la jeune femme porte peu de bijoux, juste une montre et une alliance. Nadège Vanhee-Cybulski a cette beauté troublante d’une héroïne ultra-contemporaine, affranchie, avec ce quelque chose du passé, comme une réincarnation de La Femme au miroir, de Titien. On comprendra plus tard, au fil de la conversation, ce qui nous trouble dans ce physique venu du Nord. Nadège est née à Seclin, petite ville de Flandres romane, le 30 mai 1978. Un père originaire du nord de la France, une mère algérienne. De Kabylie? demandons-nous, «de Constantine», précise-t-elle. On comprend alors mieux ce trouble qui nous fait nous dire que cette femme possède une beauté sans frontières. En juillet 2014, elle est appelée par la maison Hermès pour prendre la suite de Christophe Lemaire à la direction artistique des collections femme. Son nom, difficile à prononcer, est peu connu du grand public. La profession, elle, la connaît. Diplômée de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers et de l’Institut français de la mode, elle affiche un parcours sans faute: Delvaux, Maison Martin Margiela, Céline aux côtés de Phoebe Philo, puis The Row à New York avec les sœurs Olsen. Un curriculum vitæ à faire pâlir. Une ligne créative cohérente, sincère, sans esbroufe. Ce qui lui vaut l’étiquette de créatrice discrète et anti-fashion, selon l’expression venue du mouvement minimaliste des années 1990. Elle corrige: «Si j’étais discrète, je ne serais jamais arrivée là où je suis. Je pense que tout créateur a une partie extravertie. On ouvre sa tête et son cœur, on travaille avec passion. Si, aujourd’hui, être discret, c’est ne pas être 24 heures sur 24 sur les réseaux sociaux, dans ce cas oui. Mais je dirais que je suis plus pondérée que discrète.» Et d’ajouter: «Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est la grande diversité de créateurs. Vous avez les superstars, celles ou ceux qui ont travaillé quinze ans aux côtés d’un designer et qui un jour deviennent à leur tour quelqu’un. L’anti-fashion, je n’arrive pas vraiment à la définir car je pense que tout est mode et que je suis dans la mode. Je fais avec Hermès des vêtements qui répondent à un air du temps», explique-t-elle avec beaucoup de lucidité et de franchise. Pas faux. Il en faut de l’ego, effectivement, pour se mettre en avant, assurer les collections, affronter les critiques. On sent en effet chez elle une volonté très forte de faire avancer les choses, d’être sur terre pour y laisser une trace, de pousser toujours la réflexion à travers des collections d’une grande intensité. Sans show off, mais avec un souci du beau, du bien fait, de la main

Nadège Vanhee-Cybulski

Le dépassement dans l’harmonie
Hasard ou coïncidence, elle se retrouve chez Hermès, qui prône ces valeurs et n’hésite pas à créer son propre rythme avec des défilés ou des présentations qui ne ressemblent à aucun autre. «Chez Hermès, nous avons choisi un rythme différent, qui correspond plus à notre métabolisme, à notre identité. Je parle de métabolisme car nous collaborons avec beaucoup d’artisans avec qui on travaille la matière, les finitions, les couleurs... C’est une approche qui demande à être réfléchie. L’idée du beau est centrale et l’utilitaire essentiel. Pour moi, le vêtement a de plus en plus cette fonction utilitaire. Quand vous êtes jeune, vous prenez un vêtement parce que vous le trouvez cool, parce qu’il vous permet de vous associer à un mouvement. Avec le temps, vous recherchez un certain confort. C’est une preuve de maturité de vouloir rechercher une fonctionnalité. Il est plus compliqué de faire quelque chose de confortable, d’élégant que de simplement beau.» Se challenger en permanence, nous y voilà: l’exigence et le dépassement dans l’harmonie. Deux mots qui reviennent constamment dans la conversation. On est curieuse de savoir quelles sont les femmes qu’elle admire et qui l’accompagnent dans la construction de son modèle. «Mes héroïnes? J’en ai plein la tête. Simone Veil, Marguerite d’Anjou ou Mae Jemison, la première astronaute afro-américaine. Toutes des femmes qui ont dû dépasser leur condition pour réaliser leur ambition sans pour autant se compromettre.» Immédiatement, on imagine la petite Nadège élève de primaire et on se dit qu’elle devait être excellente. «Oui ! J’étais curieuse. Quand vous êtes l’enfant d’une mère algérienne, vous devez performer. C’est important, les études. Plus que la beauté, l’apparence. Chez moi, il fallait briller intellectuellement.» Et pourquoi la mode?
Pourquoi pas la musique, qui la passionne depuis longtemps? «La musique est là depuis l’enfance. Mes parents en écoutaient tout le temps. Ma mère me disait beaucoup de choses d’elle à travers la musique. Elle avait toute une collection qui allait de Quincy Jones aux Rolling Stones et aux Beatles en passant par la musique arabo-andalouse et Oum Kalthoum.» La musique chez elle fait partie du quotidien, elle l’accompagne dans son processus créatif. En ce moment, elle écoute Perfume Genius (qui a joué live en juillet dernier pour la collection croisière 2019 d’Hermès) et ESG, «un groupe de filles venues du Bronx à la fin des années 1970». Mais alors, pourquoi ne pas avoir tenté une carrière dans les croches et les riffs? «J’ai aimé la musique parce que chaque musicien avait une identité vestimentaire. Quand
vous êtes une jeune fille et que vous voyez Debbie Harry, Patti Smith, Billie Holiday et même Bob Dylan, vous vous
dites whaou! Vous entrez par le vêtement dans une narration personnelle et mythologique et vous pouvez explorer des choses et même vous découvrir.» Finalement, ce que l’on comprend, c’est que la mode a toujours été là. «C’est viscéral, j’ai la passion du vêtement. J’ai peut-être une approche fétichiste, j’ai beaucoup de mal à me séparer d’un vêtement. J’en ai énormément, c’est dramatique!» confesse-t-elle. La mode est une vocation, en somme. «Quand vous êtes petite fille et que vous entrez dans une boutique, vous avez les yeux qui pétillent. Très jeune, on a conscience du vêtement, de pouvoir se déguiser, de changer de personnalité, de vie. J’aimais le vêtement pour l’histoire qu’il pouvait créer et pas pour appartenir à un club. En grandissant, j’ai eu une approche très créative, tournée vers le futur.» C’est pour cela d’ailleurs qu’elle se sent si
bien quand des créateurs comme Helmut Lang, Martin Margiela, Rei Kawakubo ou Junya Watanabe s’expriment dans les années 1996-1998, «c’est une époque où la mode était raccord avec son temps, il y avait quelque chose d’extrêmement contemporain. Aujourd’hui, je trouve que le message et l’identité de la mode sont plus compliqués. La mode est multiple, plus agressive aussi et très nostalgique. On rend sans cesse hommage à des maîtres et à des maisons... Quand vous regardez les magazines, il est parfois difficile d’identifier l’époque. Elle est schizophrène, c’est le reflet d’aujourd’hui.»

 

Une approche intègre
Ce qui est très agréable avec Nadège, c’est cette franchise, cette honnêteté qu’elle met dans ses réponses à nos questions. Elle oublie même parfois que c’est elle l’interviewée et n’hésite pas à nous dire qu’elle aimerait bien connaître notre avis, notre premier souvenir avec Hermès. On lui explique que l’ancrage est très fort, que la première fois, c’était un cadeau offert par un de nos oncles à sa femme, un jour de Noël, nous devions avoir 9-10 ans. «Moi, Hermès, c’est ma grand-mère et ma mère, le carré. En tant que Français, Hermès, c’est comme la tour Eiffel. Vous prononcez ce nom et les gens réagissent. Il y a une vraie sympathie, une connaissance.» La boîte orange, il faut l’avouer, est une réserve à fantasmes. «Hermès a toujours été pour moi une référence, indémodable, inimitable, un roc solide. Voilà ce que j’aimais, cette solidité dans sa modernité. Je parle toujours de cette approche utopiste, de cette valeur que les Grecs de l’Antiquité appelaient kalos kagathos, le beau et le bon. J’ai vu cela ici.» Nadège est dans l’instant, surtout pas nostalgique. Elle est là avec vous, généreuse en mots et en idées, d’une extrême honnêteté. «J’essaye d’avoir une approche intègre. Quand j’ai commencé à travailler pour Hermès, je me rappelle avoir dit à Axel et Pierre-Alexis Dumas que je cherchais à dessiner la silhouette du xxie siècle car je ne la trouvais pas.» Une ambition qu’elle assume, elle précise même: «Et ce n’est que le début. Je vois chez la femme Hermès une personne libre, intelligente. Elle sait ce qu’elle aime. Une femme qui peut décrocher la lune!» Un peu comme elle, en somme. «Je ne sais pas», répond-elle timidement. C’est amusant, cette manière d’osciller entre hyper-assurance et modestie. Quand on se fixe comme objectif de créer la silhouette du xxie siècle, on a tendance
à croire que oui, on est capable de viser les étoiles! Surprenante donc et pas si sage, elle aime avant tout explorer, chercher. «C’est un peu fougueux comme ambition. Idéaliste, mais j’ai toujours aimé cette approche utopiste. Plus jeune, j’adorais les membres du Bauhaus, Josef Albers et son enseignement au Black Mountain College, ou des femmes comme Anni Albers, ces personnes qui ont défini notre œil contemporain. Il est de notre devoir en tant que créatifs de pousser les frontières. Pousser ne veut pas dire aller vers l’extrême ou la radicalité, mais essayer de perpétuer cette faculté.» Le consensus? Pas son truc: «J’adore détruire les stéréotypes et les préjugés.» Mais pas au bulldozer. «Ça ne sert à rien. En profondeur, les résultats sont plus intéressants.» Idem pour le mauvais goût, qu’elle revendique. «Chacun a son mauvais goût et c’est ce qui est charmant, ce qui fait que vous êtes vous-même. Quand il y a trop de bon goût, c’est suspect, ennuyeux. Il faut que cela déraille un peu. Dans la mode, on peut facilement endosser une carcasse et être invisible. Le mauvais goût aide à se révéler.» Mais ce mauvais goût, n’en joue-t-on pas un peu trop dans la mode aujourd’hui? «Je dirais plutôt que c’est l’over-design.

«Chacun a son mauvais goût et c’est ce qui est charmant, ce qui fait que vous êtes vous‐même. Quand il y a trop de bon goût, c’est suspect, ennuyeux. Il faut que cela déraille un peu. (...) le mauvais goût aide à se révéler.» Nadège Vanhee-Cybulski

Concilier éthique et business
Du coup, Nadège fait un pas de côté, une technique qu’elle semble appliquer depuis toujours. Lors de ses nombreux voyages en Afrique du Sud, elle découvre les créations d’Aduma Ngxokolo, qui «imagine une maille incroyable. Je suis une grande fan. J’ai une amie qui vit là-bas, j’y vais régulièrement. Il a son histoire, son style, il est intègre dans sa création. J’aime aussi beaucoup la marque parisienne CristaSeya ou les Australiens de P.A.M. C’est sincère, sans compromis. Ils ont pris la voie du courage. Et à côté, vous avez des mastodontes qui ont une autre façon de faire du business.» Justement, chez Hermès, qui affiche une année 2017 record, comment concilie-t-on éthique et business? «La maison a toujours eu, je pense, une approche consciencieuse de la fabrication, de la qualité. C’est cela son éthique: demeurer toujours dans une quête, une promesse. Aujourd’hui, qui dit business dit grandes responsabilités, nous avons un impact énorme sur l’écosystème humain et écologique. Il faut de la croissance, car c’est une marque de progrès, mais on doit savoir comment elle est construite.» A-t-elle eu envie de se lancer en solo? «Au fil de l’eau, j’ai eu des opportunités tellement géniales. Travailler avec Martin, avec Phoebe, aller aux États-Unis... En fait, je pense que j’aime les collaborations, la découverte. Si je devais travailler toute seule, je deviendrais comme une folle dans son donjon! Récemment, on m’a dit que j’avais un ego qui ne me cannibalisait pas. J’ai parfois des envies, des idées que j’aimerais mener à bien, et je ne suis même pas certaine que cela soit dans la mode.» Pourtant, il nous est difficile d’envisager Nadège sans connexion avec cet univers. Elle se reprend: «Jamais! Je n’arrêterai jamais.» Ouf!

 

hermes.com



Image Credits:
SPELA KASAL
JEAN‐FRANÇOIS JOSÉ
WAI LIN TSE
CÉDRIC BIHR
 

Tags

hermès
2018

Articles associés

Recommandé pour vous