Emily Ratajkowski est l'une des féministes les plus contro- versées de notre époque. C’est en 2013 qu’elle apparaît pour la première fois sous les feux des projecteurs dans le clip de Robin Thicke «Blurred Lines». Elle s’y trémousse au son de la musique, lèvres boudeuses et topless, au côté d’hommes complètement vêtus. Après cela, la carrière de l’Américaine fut lancée: photographiée pour la couverture de divers ma- gazines, elle a déjà joué dans plusieurs films et défile depuis 2015 pour de grandes maisons de mode. Elle a en outre créé sa propre ligne de maillots de bain, dans certains desquels on peut la voir sur la plupart de ses publications Instagram. Ra- tajkowski se décrit ainsi sur son profil: mannequin, actrice, féministe, designer. On trébuche un peu au troisième mot: beaucoup de peau nue, des tétons pixélisés et une paire de fesses sont au centre de son flux Instagram. Ce qu’une femme peut certes faire. Mais en quoi cela correspond-il à au féminisme?
Dans une interview avec le magazine «Marie-Claire», Emily Ratajkowski l'a expliqueé en deux phrases: «Féminism is freedom of choice. Do what you feel like.» Le féminisme est la liberté de choix. Fais ce dont tu as envie. Des propos similaires, souvent associés à la possibilité de décider librement de la représentation de son propre corps et de sa sexualité, déjà entendus chez d'autres stars comme Kim Kardashian ou Kylie Jenner. Il est indéniable qu'elles, elles ont le droit de faire ce qu'elles veulent de leur corps. Cela n’en laisse pas moins l’impression qu’elles passent à côté de l’idéologie du féminisme et de sa représentation. Pour y voir plus clair, retournons brièvement aux origines et au développement contemporain du féminisme occidental, sans prétendre ici à l'exhaustivité.
La Française Olympe de Gouges vécut la Révolution française, à la fin du XVIIIe siècle, et y prit une part active. Elle comprit toutefois rapidement que, du fait de sa condition féminine, elle ne ferait pas partie de ceux qui bénéficieraient des effets de ce mouvement. En effet, bien que la Déclaration des droits de l’Homme et des droits civils fût censée garantir l’égalité, 17 articles y privilégiaient encore les hommes. Elle éleva la voix contre l’injustice de ces articles en 1791 en y opposant un droit des femmes équivalent. Sa revendication la plus célèbre fut la suivante: «La femme a le droit de grimper sur l’échafaud; elle doit également avoir le droit de monter sur la tribune». D’une manière hélas ironique, elle n’expéri- menta que le premier de ces droits. Elle ne put monter sur la «tribune» que par l’intermédiaire de ses successeurs, bien après que son sang fut lavé de la guillotine. Avec ses revendications et sa rébellion contre les normes sociales, De Gouges jeta les bases d'une première génération de féministes. À partir du milieu du XIXe siècle, celles-ci commencèrent à défendre leurs droits. Elles exigèrent le suffrage des femmes, la fin de la tutelle de l'homme sur la femme en matière de droits civils, l'égalité des salaires, l'accès à l’université ainsi qu’à toutes les professions et corps de métiers.
Au début du XXe siècle, les féministes rencontrèrent le succès sur différents de ces points. Mais après une grave crise économique globale et deux guerres mondiales, la population fut ramenée à ses rôles traditionnels, dans l’espoir d’un regain de sécurité et de stabilité. Bien que la plupart des femmes aient dû rester seules à la maison et reprendre le travail des hommes pendant la guerre, elles continuèrent d’être cantonnées à la cuisine dans le but de devenir une femme au foyer accomplie et une bonne mère. A cette époque, la femme était prise au piège de plusieurs manières. Piège de l'image de ce qu'une femme devait être dans la société. Piège de mariage où le mari disposait du pouvoir politique et social et où la femme devait s’acquitter de ses «devoirs conjugaux».Piège de la solitude des quatre murs du foyer, aux fourneaux, à surveiller constamment les enfants. La femme devait se soumettre à cette structure. Elle était bien, après tout, «le deuxième sexe».
Le livre du même nom de Simone de Beauvoir, publié quatre ans après la fin de la seconde guerre mondiale, évoquait une maladie sociale – à savoir que l’homme est considéré comme la norme et la femme comme sa déviation – et fut un ouvrage majeur pour le développement du féminisme. La soumission de la femme provoquée par la société patriarcale fut ainsi mise à jour; il était à présent temps de trouver un remède à cette maladie. Des mouvements de femmes et des groupes organisés se formèrent ainsi avec de vrais objectifs politiques. Ce mouvement se distinguait de celui de la première vague par l’ampleur de ses revendications sociales: autodétermination sur sa propre sexualité, abolition des structures familiales conservatrices, égalité des chances pour le travail et l'éducation, légalisation de l'avortement, égalité sociale et politique entre les femmes et les hommes. À mesure que les groupes de femmes devinrent plus grands et mieux organisés, ces dernières se désignèrent comme la deuxième vague du féminisme.
À la fin du XXe siècle, la mondialisation changea la vie des gens dans de nombreux domaines. Même le féminisme n’en sortit pas indemne. Les femmes s’unirent au niveau international et le problème de l'inégalité ne resta plus un problème régional. Les nouvelles opportunités d'utilisation des médias, en particulier d'Internet, donnèrent à ces personnes une voix autrefois noyée dans l’immensité des foules.
Rebecca Walker, alors jeune afro-américaine bisexuelle originaire du Mississippi, a fortement influencé le concept et le mouvement de la troisième vague féministe. En 1992, son article intitulé «Becoming the Third Wave» (Devenir la troisième vague) fut publié dans le magazine «Ms.» en réponse aux événements inquiétants du début des années 1990. Symboliquement, Rebecca Walker représentait une génération de jeunes femmes qui en avaient assez de voir que le féminisme était principalement porté par des femmes blanches de milieux sociaux privilégiés, et qui ne représentaient la plupart du temps que leurs opinions.
Du coup, l’une des principales préoccupations de cette troisième vague fut d’ouvrir le mouvement féministe à toutes les femmes, indépendamment de leur origine, nation ou religion. En outre, la nouvelle génération se mobilisa pour défaire les stéréotypes. Une femme ne devrait pas avoir à jouer un rôle, mais devrait être capable d'être elle-même, aussi bien dans sa vie, dans son environnement social que dans sa sexualité. Des expressions telles que «girl power» et «sex-positivity» sont ainsi apparues, et de nouvelles impulsions sont nées des branches déjà existantes du féminisme. C'était et c'est toujours important: le féminisme se soucie du droit de chaque femme. Droit à l'égalité sociale, politique et économique des deux sexes. Aujourd’hui, nous nous trouvons à la suite de la troisième vague du féminisme. Il reste encore beaucoup à faire, comme le montrent les dernières actualités en provenance d'Hollywood et de la Maison Blanche. Avec toujours deux pas en avant dans la bonne direction, suivis d’un pas en arrière. La guerre est loin d’être terminée.
Et dans ce combat, on peut aussi trouver Emily Ratajkowski et Kylie Jenner. Leurs comptes Instagram sont truffés de selfies aux moues boudeuses, et leurs corps y sont exhibés dans des vêtements moulants voire inexistants. Pendant des siècles, les femmes se sont battues pour l'autodétermination de leur sexualité et donc pour la liberté de faire ce qu'elles voulaient avec leur corps. La représentation que Ratajkowski et Jenner font d’elles-mêmes ne devrait donc pas être un problème. Mais la représentation «autodéterminée» de leurs corps est et continuera d'être façonnée par une société basée sur les besoins des hommes. Leurs poses et leurs regards innocents aux yeux de biches effarouchées jaillissent de l’industrie du porno, où, comme on le sait, les femmes sont, pour la plupart, dépeintes comme soumises et faibles. Reste ouverte la question de savoir si cela fait une différence d’être représenté comme un objet de seconde voire de troisième main, ou de se représenter soi-même de cette manière. L’apparence (en ligne) de ces stars véhicule en outre une autre image des femmes, dépassée depuis longtemps: celle de devoir être toujours sexy et donc de plaire à chaque instant.
Mais elles n’ont pas à le faire. Les femmes peuvent être tout ce qu'elles veulent. Ce qui nous ramène au début. Ce qui parle clairement contre les femmes comme Ratajkowski, c'est qu'elles utilisent le féminisme pour leur propre compte. Leur féminisme ne montre aucun changement. Ces «féministes» ne font que prendre ce qui leur convient et se l'approprient. Que cela puisse paraître presque sarcastique au vu de la situation actuelle – avec le mouvement #MeToo, les histoires de viols sans cesse dans les médias, les politiciens œuvrant contre l'avortement – ne semble pas avoir d'importance pour elles. Leur idée du féminisme ne peut être que superficielle. On les soupçonnerait presque de suivre cette «tendance» sans toutefois comprendre ce qui se cache derrière.
Néanmoins, il serait faux de leur refuser le féminisme, car l’objectif de ce dernier est d’être ouvert à tous. Encore une fois, personne n’a à leur dire comment gérer leur corps. Cette critique de leur manière de s’exprimer librement est moins la preuve que nous serions moralement supérieurs à elles, que le reflet d’une société dans laquelle la femme est présentée comme un bouc émissaire que le patriarcat a mis en place. On enseigne aux jeunes filles dès le plus jeune âge à plaire. Comment savoir que nous plaisons? À la réaction de nos congénères – principalement les hommes. La façon dont ils nous perçoivent dépend, entre autres, de leur image de la femme influencée par les médias – télévision, médias sociaux, pornographie. Alors, quand Emily et Cie se mettent en scène de la manière dont la femme est largement représentée à travers le monde et qui leur a été inculqué, il est difficile de leur reprocher d'être contre le féminisme, tout au plus peut-on désapprouver le fait qu'elles ne se sont pas (encore) libérées de cette image de la femme.
En conclusion, ce qui compte est qu’elles apportent quelque chose au féminisme, et c’est ce qu’elles font. Pas de la même manière que Olympe de Gouges, Simone de Beauvoir ou même Rebecca Walker, qui, en tant que modèles et porte-parole, ont inspiré de nombreuses femmes. A la place, elles suscitent un débat dans lequel on doit s’interroger sur la manière dont la femme a le droit de montrer son propre corps.
Et le fait que ce sujet - quel que soit son genre - est loin d’être terminé, se démontre par les remous provoqués par la plastique d’Emily Ratajkowski. Qu’on la considère comme une féministe ou non, il est clair qu'avec son apparence peu conventionnelle, pour les féministes, elle contribue au débat. Mais à quoi ressemblerait aujourd'hui le féminisme, si tout le monde avait toujours été du même avis? Il ne serait certainement pas aussi coloré que celui que nous connaissons aujourd'hui.
Collage:
ANNIKA HÄNNI











