International Watch Review

25 minutes avec Joël Dicker

C’est l’écrivain suisse dont on parle le plus. Après l’accueil triomphal réservé par le public à ses deux derniers romans, «La vérité sur l’affaire Harry Quebert» et «Le Livre des Baltimore», Joël Dicker ne craint plus l’anonymat. Prudent, modeste, la chemise savamment déboutonnée, l’auteur genevois qui est aussi ambassadeur de la maison horlogère Piaget parle du rôle des bonnes et des mauvaises critiques, tord le cou à certaines rumeurs concernant sa fortune. Et nous confie, ce qui de l’amour ou du temps, lui est le plus précieux...
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L’OFFICIEL Suisse: Il semblerait que les étés de votre enfance passés dans le Maine, sur la côte Est des États-Unis, vous aient profondément marqué. On retrouve ce cadre de façon récurrente dans votre œuvre d’écrivain. Votre pro- chain roman sera-t-il une fois de plus un thriller américain?

JOËL DICKER: Je n’ai pas pour habitude de parler d’un livre avant d’en avoir achevé l’écriture. Essenti- ellement parce que je souhaite préserver ma liberté. Je n’aimerais pas avoir à me justifier par la suite. S’il m’arrivait par exemple, après avoir annoncé telle ou telle chose, de chan- ger finalement d’avis...

Faut-il en déduire que vous ne vous tenez pas, dans votre travail, à un plan élaboré en amont?

C’est un processus complexe. L’histoire prend forme alors même que je l’écris. Des choses inattendues émer- gent à ce moment. Je n’ai jamais d’idée arrêtée, le roman prend son cours de lui-même. Je suis incapable de prédire ce qui va arriver. C’est comme lorsque l’on décide d’aller passer un week-end en Espagne: on ne sait jamais comment cela se finira. On y va, et on verra bien.

Revenons-en à la Suisse. Notre pays est-il trop ennuyeux pour vous inspirer un de vos prochains romans?

Le fait de situer mes romans ailleurs que dans mon propre pays me permet de me libérer de toute entrave. C’est extraordinairement stimulant.

Votre technique narrative est redoutablement e cace, certains critiques vous reprochent de mettre en place un suspense permanent par le biais d’artifices un peu aguicheurs. Comment réagissez-vous à de telles critiques?
 

Sachant qu’il est toujours possible de mieux faire, j’accueille les critiques avec attention et une curiosité certaine. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, il est toujours intéressant de les lire. Recevoir autant de réactions de la part de mes lecteurs est un atout pour moi. Mais mon sentiment per- sonnel reste ce qui prime. De manière générale, on peut toujours se fier à cette forme d’instinct. Je dois avouer aussi que je ne cherche pas à plaire aux au- tres à tout prix – sans quoi, je serais devenu avocat et pas écrivain. J’ai mis un certain temps à savoir ce que je vou- lais faire de ma vie. Pendant dix ans, j’ai écrit des livres sans que personne ne semble vraiment s’en apercevoir. J’ai donc eu, longtemps, le sentiment qu’être écrivain n’était pas une profession à proprement parler. Bien des gens s’imaginent qu’écrire n’est pas un vrai métier.

Un de vos personnages, Oncle Saul, possède une profonde connaissance de la vie. Vous a-t-il été inspiré par quel- qu’un de votre entourage réel? Qui est cet Oncle Saul?

Non, de fait, l’oncle Saul n’existe pas. C’est un pur produit de fiction, de la joie que j’éprouve à jouer avec le réel et à créer des possibles. La descrip- tion de personnages tirés de la réalité ne m’intéresse pas. Mes personnages ont essentiellement pour fonction de transmettre certains messages. A tra- vers l’oncle Saul, c’est ma vision de la vie que je dévoile. Ce que j’ai vécu ces quatre dernières années aura été pour moi d’une extraordinaire intensité. J’ai l’impression d’avoir accumulé en un si court laps de temps l’expérience que d’autres font en vingt ans...

Craignez-vous de tout perdre, à l’ins- tar de l’Oncle Saul que son andropause pousse à devenir l’acteur de sa propre destruction existentielle?

Je me vois difficilement affirmer ici, haut et fort, que jamais je ne serai comme lui. Je l’espère, bien sûr, mais qui peut le garantir? La vie joue parfois de ces vilains tours... J’espère trouver en moi, toujours, de quoi me réjouir. J’espère ne pas finir comme l’oncle Saul.

Selon le magazine «Bilanz», vous faites partie des personnalités de moins de quarante ans les plus riches – peut-on savoir comment vous dépensez votre argent?

Vous ne devriez pas lire «Bilanz», c’est truffé d’erreurs. Il ne faut pas oublier non plus qu’il se pourrait tout à fait que j’aie, en tant qu’artiste, à assurer ma subsistance pour toute une vie avec ce que je gagne en ce moment. Répartis sur trente ou quarante années, ce que je viens de gagner récemment, ce n’est pas si énorme. 

Qu’est-ce que le luxe pour vous?

Le luxe – j’emploie à dessein l’expres- sion française –, c’est le savoir-faire. Pour certains, luxe est un terme négativement connoté. En ce qui me con- cerne, je le vois là où quelque chose naît d’une passion et d’un savoir considérables.

Et plus concrètement?

On peut le trouver dans bien des domaines, mais si vous souhaitez un exemple concret, on pourrait évoquer les montres – c’est le travail qu’elles nécessitent qui justifie leur prix élevé... Le luxe est une question de qualité, supérieure – il ne s’agit pas que d’exhi- ber un signe extérieur de richesse. Cela vaut la peine de visiter les manufac- tures de ces grandes marques de luxe et de voir en coulisse comment on y travaille, la passion de ces gens.

Et un luxe immatériel, pour vous, ce serait?

Le temps – je sais, cela fait cliché, mais c’est vrai tout, simplement...

Et que faites-vous de l’amour? Y a-t-il plus grand bonheur possible dans la vie?

Je tiens plutôt à une forme de conte- ntement personnel, lequel peut être atteint par nos propres moyens. Bien sûr, il est possible de construire un amour aussi. Mais je persiste: ce qu’il y a de plus luxueux, incontestablement, c’est le temps. Parce que par nature on ne le possède pas. Il passe. Impossible de le retenir.

Effectivement, le temps file, et les choses semblent évoluer de nos jours plus vite que jamais. Que pensez-vous des liseuses électroniques? Êtes-vous amateur?

Je n’en n’utilise pas. Mais je n’y suis pas farouchement hostile et je com- prends les personnes qui, voyageant beaucoup, aiment avoir toute leur bibliothèque avec eux. Par contre, les conséquences que le succès de ce petit appareil de rien du tout peut avoir pour les libraires me préoccupent beaucoup. Ils représentent une menace pour nos librairies, il faut en avoir conscience. Et il faut être cohérent. Si l’on tient à pouvoir continuer de flâner dans les librairies, c’est aussi là-bas qu’il faut acheter ses livres. 

www.joeldicker.com

 

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