Pop Culture

Marcel Proust, in bed with Instagram

by Valérie Fromont
11.01.2017
Qui n’a pas passé des heures à fureter sur Instagram? Sublime, triviale, égotique, mercantile, la plateforme sociale est surtout une formidable source d’inspiration. Et un puissant moteur de fantasme et de réflexion, nous dirait peut-être l’écrivain français Marcel Proust. Du «bathroom selfie» à Claude Monet, elle aimante tous les désirs sans jamais épuiser le mystère. Valérie Fromont se livre à la radiographie subjective d’un média social hautement addictif.

Menez-nous, voudrions-nous pouvoir dire à Maeterlinck, à Mme de Noailles, dans le jardin de Zélande où croissent les fleurs démodées, sur la route parfumée de trèfle et d’armoise, et dans tous les endroits de la terre dont vous nous avez parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que ceux-là». Assez curieusement, c’est au détour du sublime et bouleversant «Sur la lecture» de Marcel Proust que j’ai compris ma fascination pour Instagram. Et puisque ce numéro propose de brouiller les codes entre le digital et le print, offrons-nous le loisir de rêver et d’explorer les liens qui unissent ce monstre sacré des lettres françaises au réseau social préféré de la mode. Que celui qui ne s’est jamais laissé emporter dans les méandres d’Instagram me jette le premier Like: la vie des autres – ou ce qu’ils veulent bien en montrer – leurs obsessions, ce mélange d’ego, d’extrême intimité, de mensonge, de sublime et de trivial exerce une insolente fascination pour le spectateur qui se voit pris dans ses rets virtuels. A portée de main, voici un atelier de Brooklyn où une ravissante jeune fille élève un serpent, fait des tartes en forme de rose et des natures mortes avec des côtes de bœuf crues. A Téhéran, on nous prend par la main pour voir les beautés qui se cachent derrière les portes dérobées. Certains donnent à Tanger des fêtes somptueuses qui ressuscitent l’esprit de Saint Laurent tandis que d’autres font de la chasse à courre au fin fond du Devonshire. Un baiser dans un jardin de Kyoto. Gigi Hadid. Nos ex. Les amis des amis de nos amis. Et tous ces inconnus dont l’intimité se déploie devant nous, étonnante, convenue, singulière, candide et généreuse, offrant un vertigineux kaléidoscope en guise de reflet au visage immuable de l’humanité, sans cesse réinventée dans toute sa grandeur et sa décadence.
Bien sûr, c’est totalement voyeur. Évidemment, Instagram est la plateforme officielle de la paillette, de la vie légère comme une chips de kale, le royaume du toast à l’avocat et du «bathroom selfie», un pays où la rumeur des bombardements en Syrie parvient rarement. Pourquoi exerce-t-elle une telle fascination? C’est une balade, immense et gratuite, dans les recoins les plus secrets: géographiques, bien sûr, mais avant tout psy- chologiques. Instagram est ce fascinant dédale où s’exposent les fantasmes que les gens projettent sur eux-mêmes, ce qu’ils sont, ce qu’ils devraient être, ce qu’ils aimeraient être.

Ainsi s’égrène la chronique des jours fastes en version digitale, comme celle que l’on consignait auparavant dans son journal intime. Mais qu’est ce qui change par rapport à ce bon vieux journal? Tout et rien à la fois. Rien, parce qu’il y a quelque chose de profondément intime dans la manière dont on s’expose au travers d’un compte Instagram. Quand bien même on y montre une version sublimée de la réalité, quand bien même ces photos ne correspondent qu’à une infime partie de la vie dont elles sont sensées être les symboles, elles racontent quelque chose de profond que l’artifice même ne peut soustraire. Dans les fragments de son journal intime, le genevois Henri-Frédéric Amiel, en 1884, se confiait: «C’est d’illusion plutôt que de vérité que l’on s’alimente. Chacun dévide la bobine de ses espérances trompeuses, et quand il l’a épuisée, il s’assied pour mourir, et laisse ses fils et ses neveux recommencer la même expérience. Chacun poursuit le bonheur et le bonheur esquive la poursuite de chacun».

Ce qui change tout, en revanche, c’est de rendre public ce rapport à l’intimité. De rendre accessible, en théorie au monde entier, quelque chose qui touche à notre identité profonde. Ce qui me surprend toujours, c’est la bonne grâce avec laquelle les figures médiatiques les plus puissantes se sont prêtées à ce jeu. Peut-être parce qu’elles ont perçu l’occasion de se réapproprier leur propre voix sur un terrain médiatique si prompt à répandre un tas d’âneries. Peut-être parce qu’elle y ont vu– à juste titre – une occasion d’étendre leur souveraineté et de marquer leur puissance par leur nombre de followers. N’empêche. A part quelques figures esseulées pour qui le fait de ne pas être sur Instagram est devenu un statement (Phoebe Philo, Sofia Coppola), toute la planète mode s’est mise au dévoilement de soi avec une bonne volonté et une application surprenantes. Avant, pour savoir où les stars partaient en vacances, il fallait acheter «Voici», et ces stars attaquaient ensuite la publication en justice pour avoir révélé cette information. Aujourd’hui, elles nous servent la news elles-mêmes sur leur compte Instagram, avec souvent bien davantage de détails croustillants. 

Instagram est la plateforme officielle de la paillette, de la vie légère comme une chips de kale, le royaume du toast à l’avocat et du «bathroom selfie», un pays où la rumeur des bombardements en Syrie parvient rarement.

Pour de nombreux utilisateurs, Instagram est avant tout un outil de travail et une manière de le diffuser. On y trouve des œuvres, des publications, des créations. Mais soyons honnêtes: pour tout cela, pas besoin d’aller sur Instagram, car on le trouve déjà dans des galeries, des magazines, des musées, sur des sites Internet. Non, ce que le public va chercher sur Instagram, c’est un univers, un contexte, un making-of. Un regard dans les coulisses. On veut voir comment vit telle figure adorée lorsque le rideau est baissé, et on se trouve fasciné de trouver notre idole partager avec nous les joies et les affres du quotidien. On va chercher la confirmation de ce que l’on sait déjà: les autres sont comme nous. Comme nous. Oui, même Kim Kardashian. Mais être «comme nous» peut se vivre de mille et une manières. Si nous sommes si souvent fascinés, c’est peut-être parce que contempler la vie des autres par la lucarne d’Instagram constitue une sorte de prologue et d’épilogue à tout ce qui se donne à voir dans notre sphère professionnelle, artistique ou médiatique. Nous n’observons plus seulement des faits, des objets, des évènements ou des produits finis, mais des hommes et des femmes à l’œuvre, en prise avec toute une constellation d’instantanés qui tissent le fil narratif d’une vie. Cette chronique d’Instagram est enfin une lumière subjective posée sur des faits, parfois si abrupts dans leur nudité. C’est un dévoilement, un regard personnel, des instants de vie dans lesquels chacun peut se reconnaître. Une manière d’humaniser le réel donc, comme toute bonne chronique devrait le faire.

D’autres vies que la mienne. Tant d’autres histoires, d’autres lieux, d’autres entourages, d’autres préoccupations, d’autres amours. Instagram est un lieu de perdition, où l’on s’éloigne de soi-même jusqu’au vertige, avec des gens que nous ne connaissons pas et qui vivent sous d’autres latitudes des réalités partageables mais incommunicables. Où tous ces regards nous mènent-ils? Au seuil de nous-mêmes, nous dit Proust, ivre de lecture et inconsolable lorsque la dernière page d’un livre était lue. «Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. [ ... ] Dans chaque tableau que les poètes nous montrent, ils ne semblent nous donner qu’un léger aperçu d’un site merveilleux, différent du reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu’ils nous fissent pénétrer». Suivre un compte Instagram, c’est déplacer son œil, élargir son point de vue et poser sur le monde un regard différent. Regarde! Apprends à voir!, nous disent l’écrivain, le peintre ou l’auteur d’un compte Instagram que l’on affectionne. «Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son ‹Printemps›, nous voudrions que M. Claude Monet nous condu- isît à Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu’il nous laisse à peine distinguer à travers la brume du matin», nous dit Proust. 

Nous cherchons des guides, des mentors, des compagnons. Nous guettons leurs comptes Instagram pour trouver des réponses, pour être encore un peu avec eux et tenter de percer le mystère. Voilà peut-être pourquoi nous sommes bien sou- vent addicts à ce réseau social si chronophage. S’abonner à la chronique des vies sur Instagram, c’est s’aventurer quelque part entre le désir et le mystère. C’est se perdre, multiplier les points de vues et entamer un dialogue avec des vies et des goûts profondément différents des nôtres. Mais rien, ni les œuvres, ni la chronique des vies dont elles sont issues, ne nous offre de réponses. «Cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c’est le dernier mot de l’art du peintre. (...) La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire, elle ne la constitue pas.» La vie des autres, en se dévoilant par fragments, nous laisse le soin de poursuivre la narration par nous-mê- mes. Et c’est précisément dans ces interstices, au moment où nous sommes seuls, que peut commencer le travail fécond de l’esprit sur lui-même. Ces mots et ces images, celles des livres, des tableaux ou d’Instagram ont une même vocation: nous inspirer. Ils nous laissent entrevoir des émotions, des robes, des sons, des paysages étrangers, éveillant ainsi notre curiosité et nourrissant notre imagination. Mais ils n’ont d’autre réalité que l’empreinte qu’elles laissent dans notre esprit: c’est parce qu’ils ne nous disent pas tout qu’ils ne nous laissent jamais seuls, nous amenant au seuil de notre vie spirituelle et créative – au seuil de nous-mêmes. Pas étonnant qu’Instagram ait con- quis la planète mode, et soit devenu son principal dealer de fantasmes. Si Marcel Proust était encore parmi nous, il se serait sans doute abonné au fil Instagram de éophile Gauthier et de Claude Monet; il n’aurait pas seulement espéré entrapercevoir leur atelier, mais aussi les couleurs de leur chambre, la façon dont ils font leur lit et ce qu’ils prennent au petit-déjeuner.

Interrogé sur le fait que certaines marques réduisent le temps qui s’écoule entre un défilé de mode et la mise en vente des habits qui y sont montrés (le fameux «see-now / buy-now»), Olivier eyskens confessait son absence d’intérêt pour le réel et l’immédiateté: «J’aime voir quelque chose pendant un certain temps et y songer. Personnellement, il me faut des mois pour désirer quelque chose». Ce voyage de l’esprit au travers du fantasme est le berceau de l’acte créateur: il n’y a pas de désir sans mystère. Avant les heures perdues au creux de la nuit sur Instagram, les insomnies n’étaient pas moins fécondes. Marcel Proust, pénétrant dans sa chambre le soir venu, raconte dans «Sur la lecture»: «Alors, cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près, l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux.» 

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